Articles et chroniques

Articles et chroniques

Ainsi va la vie... épisode n° 121 …IL EST PARTI.

Michael and Inessa Garmash - wwwtuttartpitturasculturapoesiamusicacom (4).jpgIl est parti? Bon vent ! Avait-t-elle chanté à une amie avec la mine de celle qui s’en fout royalement une main nonchalamment jetée par-dessus la tête pour accompagner par le geste  un « Poufff ! » bruyant et postillonnant lâché sans retenue du bout de ses lèvres sous la pression  du souffle de ses joues gonflées en baudruche. Oui elle s’en foutait. Qu’il aille au diable ! Aurait-elle pu rajouter si elle n’avait pas été pressée de passer à  autre chose. De parler d’autre chose.

 

Elle claironnait à qui voulait l’entendre qu’elle avait tourné la page dans l’heure qui avait suivi l’événement. Ca n’était pas pour s’éterniser une semaine après. « Y’a tellement de choses plus importante et plus graves dans la vie qu’un mec qui se tire ». Avait-elle rajouté en déformant sa bouche et en levant les yeux pour affirmer que son cap  d’insensibilité  et de détachement avait atteint  l’indifférence. Et tout le monde feignait de la croire. Mais le masque des apparences cachait bien pour certains et bien mal  pour d’autres sa douleur profonde et son désarroi.

 

Il est parti juste à l’âge où le plus difficile du parcours d’une vie est en principe derrière. Où les plus beaux souvenirs tapissent les murs du fond. Où les questions existentielles et fondamentales ne sont plus justement ni existentielles ni fondamentales mais simples, toutes simples. Où l’on réalise enfin les projets de voyages et de liberté. Où les contraintes ne sont que celles que l’on s’impose.

 

Ce fut parfois si dur, si rude, tellement angoissant. Non ce n’était pas le bagne n’exagérons rien, mais pas non plus  le paradis tous les jours.

 

Il est parti. C’est une histoire banale et bête à pleurer que retracent toutes les chansons tristes qui font sans efforts remonter des parfums de mélancolie à vous nouer la gorge avant de vous noyer les yeux.

Que cherchait-il ? Que lui manquait-il ? Qu’est-ce qui l’avait  poussé à larguer les amarres de ce port d’attache où il semblait se sentir si bien ? Semblait… C’est le mot du doute. Entre paraitre et peut-être ; sembler.

 

S’était-il habillé d’un personnage et vivait-il un rôle provisoire qu’il aurait tenu sans broncher aussi longtemps? Qu’avait-elle à se reprocher ? Elle n’avait pas été toujours facile mais lui non plus. Elle avait des défauts, mais qui n’en a pas ? Les questions fusèrent longtemps, souvent et certains jours presque en boucle. Mais à quoi bon chercher le manque qui l’avait incité à franchir le pas. Une plus jeune? plus belle? une plus… Elle ne savait pas quoi inventer mais cette direction lui paraissait improbable tout aussi improbable que son départ la veille qu’il ne s’exécute.

 

Elle avait beau passer en revue toutes les causes et les raisons  aucunes ne s’avéraient  suffisamment solides pour foutre en l’air une vie de couple presque parfaite sur un coup de tête. A part l’usure ou les affres du temps. Oui elle avait vieilli. Mais ils avaient vieilli ensemble. Ensemble pour le meilleur et quelques rares fois pour le pire. Mais avait-elle plus mal vieilli que lui ? Physiquement certainement. Elle en était consciente. Elle avouait même à regret que la nature n’était pas équitable ; les hommes se burinent et les femmes se rident. Et là encore il lui avait dit cent fois qu’il l’aimait comme elle était.

D’ailleurs, parfaitement lucide de cet écart entre homme et femme dans l’évolution des corps elle ne s’était jamais laissée aller. Elle ne voulait pas subir sans réagir. Coiffure, maquillage, entretien, si elle n’en abusait pas elle en usait. Et si pour certaines parties de son anatomie qui risquaient de lui déplaire, à lui et à elle-même, avec le temps, sans tomber dans des injections douteuses ou des prothèses de substitution,  la chirurgie esthétique ne la rebutait pas, bien au contraire. Et s’il fallait en passer par là, pourquoi pas. Elle aimait être belle ; un peu pour elle beaucoup pour lui.

 

Ils partageaient les mêmes gouts pour les mêmes loisirs,  les mêmes affinités, et leurs convictions politiques s’inscrivaient dans les mêmes courants sans que ni l’un ni l’autre n’ait cherché à influencer ou  endoctriner l’autre puisque leurs idées dataient d’avant leur rencontre.

 

Il est parti. Un coup de folie. Elle l’aimait encore. Et par son absence étrangement plus que jamais.  Rien ni personne ne pourrait le remplacer. D’ailleurs elle n’imaginait pas une seule seconde que quelqu’un puisse prendre sa place.

 

Et dans ce grand lit, devenu froid, il lui arrivait souvent d’oublier et de tendre le bras pour poser sa main sur son dos, son épaule ou sa main et finalement d’attraper l’espace creux d’une place vide. Ses doigts papillonnaient alors dans l’air comme pour s’excuser de leur geste, avant de se replier penauds  au creux de sa poitrine.

Il lui arrivait de dresser le couvert avec une assiette et un verre de trop avant de les remettre en place dans la foulée comme un film qu’on projette à l’envers. De mémoriser une information diffusée à la radio avec la ferme intention de lui en parler quand il rentrerait. Et ce ne sont là que quelques exemples.

 

Il est parti et le petit chien est triste. Il ne dit rien le petit chien mais ses yeux parlent.

 

Il est parti. Reviendra-t-il ? Au début, dépitée, sous l’effet du choc, de l’incompréhension, de la colère et du chagrin elle jurait qu’il avait fait son choix. Et que s’il s’était trompé c’était tant pis pour lui. Son geste était définitif et elle n’était pas prête à le reprendre. Et puis cette définition de la reprise qu’elle se répétait à haute voix avec cette idée de retour comme un cadeau de noël au guichet des mécontents  d’une grande surface pour échange ou remboursement la fit sourire. Ce mot reprendre lui parut inopinée elle ne le reprendrait pas comme elle ne reprendrait pas certains abonnements même mieux même moins chers.

Et pourtant, l’idée d’un retour, d’une reprise comme si de rien n’était, ou avec des conditions lui avait traversé l’esprit. Un mélange de rancune et d’espoir planait. Si la rancune boucha d’abord  tout avenir possible, l’espoir secret et silencieux, s'instilla et reprit très vite le dessus.

 

Pouvoir remplacer le : « Il est parti » par le : « Il est revenu ». Ce n’était qu’un mauvais passage, une erreur, un accident.

 

Repartir à zéro ? Impossible. On n’efface pas pour réécrire   une vie si riche comme si on se découvrait. Non juste reprendre là où le film s’était arrêté par rupture de la pellicule  entre deux bobines. Essayer de raccommoder la déchirure. Non ne pas essayer ! Vouloir ! Tout est toujours possible quand il s’agit d’amour et surtout s’il lui reste un souffle de vie.

 

Aujourd’hui invitée  à diner chez des amis les images se bousculent. Ce n’est pas son absence à lui qui crée un léger malaise mais qu’elle soit seule. Les images se bousculent et les questions aussi. Les questions que les autres n’osent plus de vive voix mais posent en sous-entendus, ou  expriment à  mots-couvert ou du regard. Elle y répond parfois ouvertement et sans détour. Elle ne dit pas ; il m’a quitté ; elle dit : Il est parti. Et l’espoir s’écrit en majuscule sur cette infime ou monumentale différence.

 

Y’a toujours quelqu’un pour quelqu’un… les mots de cette chanson, elle les entend mais ne les écoute pas. Non, car le seul quelqu’un qui lui manque ; elle  connait depuis longtemps son visage, le son de sa voix, ses tics et ses habitudes. Elle connait même cet érotisme qu’il dégage et qui l’a toujours poussée à se dévoiler plus que sa réserve, son éducation et sa morale un peu étriquée ne le lui aurait permis en plein jour et avant lui.  Avec lui elle s’était libérée sans qu’il n’ait besoin de la forcer à quoi que ce soit. Et personne ni avant ni après … mais là elle n’évoquait pas la suite. Elle ne se l’avouait même pas en murmures. Parce qu’après lui elle ne pouvait imaginer personne.

 

Certains soirs, où les images de la télé défilaient sans qu’elle n’y apporte aucune attention elle espérait. Et elle espérait aussi qu’il ait des regrets, qu’il souffre, qu’il soit malheureux qu’elle lui manque. Mais pour l’instant ; c’est elle qui souffrait et elle ignorait si la réciproque existait.

 

Et puis un soir, alors qu’un vent sibérien balayait les rues de la ville et plus encore, lui semblait-il, en regardant par la fenêtre, le trottoir désert qui longeait sa maison où des vagues de feuilles mortes roulaient sur l’asphalte. Un soir où ces tourbillons de feuilles donnaient à cet espace urbain un air de ville fantôme dans l’ouest américain jalonnée de boules d’épines en mouvement. Un soir où elle regardait cette rue de grande solitude à l’image de son cœur et de son état d’esprit. Un soir où, à par le sifflement lancinant du vent, le silence régnait en maitre dans cette lumière bleue d’entre chien et loup où la nuit n’a pas encore gagné sur le jour, dans cette atmosphère particulière, le téléphone sonna.

 

Elle se précipita vers le combiné puis freina son élan en le portant calmement à son oreille. Ce pouvait être n’importe qui. Des coups de fil elle en recevait plusieurs par jour sur cette ligne fixe. Souvent pour rien ou de la famille ; dernier bastion à utiliser cet appareil archaïque  de bien meilleur qualité que son portable et pourtant relégué aux oubliettes.

 

Sa main tremblait. Son cœur martela  si vite et si fort sa poitrine qu’elle tira instinctivement sur le col de son chemisier ; elle manquait d’air. Une étrange chaleur lui parcouru la peau. Avant de décrocher elle savait. Oui elle savait. Et maintenant, dans ce silence qui n’en finissait plus elle avait l’impression d’entendre son souffle.

 

On dit que le plus malheureux c’est celui qui reste ! Pas sûr. Les raisons d’une déchirure sont-elles aussi simples à trancher. aussi visibles et descriptibles? Noir ou blanc ? Vrai ou faux ? Raison ou tort ? Le bon et le méchant… En amour les nuances s’étalent à pertes de vue et les raisons d’une déchirure, sauf quand l’un des deux part pour un autre amour et encore, les vrais raisons d’une déchirure sont tellement difficile à cerner.

 

Elle ferma les yeux. De son côté il en fit de même. Visualisaient-ils réciproquement leur visage ?  Des voix blanches répondirent à des voix émues. Le besoin à l’envie. L’intelligence se substitua à la rancune. La raison à la colère. Et des deux côtés l’émotion se mue en larmes silencieuses. Silencieuses et invisibles par amour, par orgueil, par respect. Il n’y avait pas un gagnant et un perdant, un bon et un mauvais  il y avait juste de l’Amour; beaucoup d’Amour et deux cœurs blessés.

 

Combien de temps s’était-il écoulé ? Une semaine ? Un mois ? Un an ? Une éternité ? En réalité pas si longtemps que ça. Mais ce: "pas si longtemps"  leur avaient paru un siècle.

 

Moins d’une heure plus tard il était là, debout immobile devant sa porte. Ce n’était pas une surprise mais le rendez-vous pris au téléphone. Elle ouvrit avant qu’il ne sonne. Un rien d’orgueil les obligea à ne pas se toucher même de la main. Une ombre de rancune, pour la forme, l’obligeait elle, à ne pas répondre à son sourire nerveux.

 

Pourtant prétextant d’éclairer le salon elle se retourna, fit deux pas. De dos, certaine qu’il ne la verrait pas, elle leva les yeux au ciel et un sourire libérateur  lui illumina le visage puis elle revint sur ses pas face à lui sans rien laisser transpirer de ces cinq secondes où elle avait savouré l’instant qu’elle vivait et fait baisser sa pression interne.

 

En gémissant la porte se referma lentement dans son dos. Il l’aida du plat pied, comme à son habitude, à terminer sa course pour que la serrure s’enclenche à fond  puis resta immobile les jambes légèrement écartées, son blouson à cheval sur  son avant-bras. Elle lui faisait DSC03392.JPG
face impassible. Ils avaient trop de choses à se dire pour parler. Trop souffert l’un comme l’autre pour rajouter du sel sur la plaie avec des mots tranchants et inutiles. Bien sûr ils en reparleraient ou peut-être pas. En attendant le petit chien debout sur ses pattes arrières, la queue frétillante lui grattait vigoureusement le bas de la jambe.

 

Il ouvrit son bras, laissa glisser son blouson sur un siège de l’entrée et s’approcha à la toucher. Elle leva la tête et lui dit d’une voix presque inaudible :

-Tu as maigri

Il répondit :

- Tu m’as manqué

Il enroula ses bras autour de ses épaules, elle enroula les siens autour de sa taille. Ils ne se regardaient plus ils se dévisageaient. Et peu à peu cette image de leur visage se flouta. Les larmes noyaient leurs regards. A travers ce filtre magique elle avait la peau lisse et lui la ride moins profonde.  Tout ceci ne leur avait-il pas été à la fois  douloureux et salutaire? Tout ceci ne leur prouvait-il pas qu’ils ne pouvaient pas vivre l’un sans l’autre ?

 

Il s’était rasé de près et aspergé de ce parfum qu’elle adorait. Elle s’était maquillée et avait coloré ses lèvres de ce rouge carmin qu’il se plaisait à manger sur de long baisers. Et si l’impatience d’aller plus loin les dévorait déjà, il commença par lui dévorer les lèvres et ce rouge au couleur de l’Amour.

 

Sur ce long et merveilleux baiser qui avait entièrement rallumé leurs corps ; le temps venait de s’arrêter et de reprendre son cour. Désormais elle griffonnerait à nouveau les pages du calendrier posé sur le meuble de l'entrée et il tournerait à nouveau les même pages une à une chaque matin.

 

Ainsi Va la Vie…

 

(A suivre…)

 

Williams Franceschi



20/07/2018
21 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 196 autres membres