Articles et chroniques

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Ainsi va la vie… épisode n° 113… « Y’a des coups de pieds au cul qui se perdent… »

32480040_1858197080897046 copie copier.jpgLe bus est plein comme un œuf. Plus de places assises et debout ça commence  à serrer. Sur cette ligne qui traverse Marseille, d’arrêt en arrêt, il y a de plus en plus de gens qui montent et de moins en moins qui descendent ; à croire que tout ce joli monde qui joue les sardines sans huile dans cette longue boite en métal vitrée se rend au même point d’arrivée. Non, j’ai parlé trop vite. A mi-parcours la longue boite sur roue se déleste sans ménagement et dans une légère bousculade  d’une bonne moitié  de ses voyageurs et n’embarque qu’une jeune casquette à l’envers, une petite dame avec ses couffins et un quinqua aux tempes grisonnantes.

 

Derrière ses Lunettes en forme de Ray ban Aviator très en vogue dans les années 70,  mais sentant la contrefaçon italienne à plein verre   l’homme regarde dans le vague avec cet air typique du mec qui se veut plus mâle que mâle et cherche à sentir le poids de regards approbateurs. Il arbore un maillot de l’OM sous une veste en jean et  sa gourmette ballante sur le poignet où j’arrive à lire « Roger » à cinq mètres sans lunettes, accompagnée de l’incontournable énorme chevalière à l’auriculaire, me laisse à penser que s’il avait porté une chemise, le col serait ouvert jusqu’au sternum. Même par moins cinq, les demi-dieux n’ont jamais froid.  Et au milieu d’une forte pilosité ce col ouvert laisserait apparaitre en médaillon  le visage du christ au bout d’une chaine à gros maillons forçat le tout en or massif évidement.

 

Incroyable qu’aucun miroirs ne lui aient renvoyé, même furtivement pour réagir,  l’image de  cette caricature de la caricature qu’il incarne. Et pourtant ; ce dur des durs qui voudrait vous laisser croire qu’il en a vu plus que vous n’en verrez jamais, dans son illusion carton-pâte m’est bien sympathique. A chacun son monde et son univers puisque ça ne dérange personne et qu’il s’y sent bien.

 

La petite dame, presque plus large que haute légèrement essoufflée par sa course et son escalade des deux marches d’entrée se positionne immédiatement à mes côtés face aux portes de sortie en accordéon. On sent dans sa difficulté d’avancer et son empressement  sa crainte de ne pas atteindre la sortie assez vite lorsque le bus arrivera à destination.

 

J’aime Marseille plus qu’ailleurs pour sa diversité même si la ville par elle-même depuis quelques années n’est plus qu’un chantier permanant. La petite dame me sourit comme pour exprimer la satisfaction d’être arrivée jusqu’à moi et plus encore face à cette sortie, sans encombres majeurs. Son sourire traduit un ouf ! De soulagement. D’ailleurs ce ouf ! Elle le prononce dans un souffle-soupir tout en se ventilant le visage  du plat de la main. Un plat qui n’en est pas un tant sa petite menotte est dodue. Quel âge a-t-elle ? 75 …80 ans. Difficile de définir un âge  avec précision chez ces personnes rondes où la bonhomie masque les rides. Son tablier de travail bleu foncé  fait oublier les détails du reste de ses vêtements, mais entraine le regard à se focaliser sur ses cheveux blancs tirés en chignon. Elle me rappelle une marchande de légumes du marché.  Une vraie marseillaise qui sent bon la Provence, le vieux port, les odeurs et les couleurs chamarrées sous ce ciel bleu que le mistral de la veille a nettoyé du moindre nuage.

 

Je m’amuse à imaginer sa vie. Lire le passé en se basant simplement sur l’accoutrement, la silhouette, les gestes et les réactions. Sachant qu’en plus je n’oserais jamais lui demander de confirmer ou d’infirmer mes hypothèses. Mais j’imagine… j’imagine qu’elle devait être la cadette d’une famille nombreuse et que sa présence comme deuxième maman, qu’elle a assumée sans rechigner et avec dévotion, a dû entraver son parcours scolaire, personnel, professionnel et amoureux. Autre époque autres mœurs.

 

Ses boucles d’oreilles discrètes, son rouge à lèvre pale mais présent et ce parfum aux senteurs de jasmin et de roses que j’assimile à Eau de Rochas qui l’entoure de ses effluves comme un aura et marque une époque qui s’est immobilisée en elle ; démontrent une certaine coquetterie.

 

Les vêtements du jour ne sont pas les habits du dimanche. Mais le dimanche quand elle n’est pas seule avec sa télé elle s’affaire en cuisine. Elle n’aime pas cuisiner plus que ça, avoue-t-elle,  mais elle sait que les enfants aiment sa cuisine, ses confitures, ses gâteaux, ses pâtes et ses gros plats roboratifs qui oublient les régimes au profit du bonheur de la convivialité familiale. Alors pour eux, rien que pour eux et pour le plaisir de voir dans le silence qui entoure la délectation leurs regards gourmands et leurs mimiques ; alors pour eux ;  elle pourrait décrocher deux étoiles au guide Michelin rien qu’avec sa cuisine venue du fin fond de l’Italie et du coeur la Provence. Une cuisine perpétuée  de filles en mères sans besoin d’être imprimée en fiches recettes sur des guides mais juste écrite, sur les pages d’un cahier d’écolier pour ne pas se tromper dans les dosages et les proportions. Mais surtout inscrite à jamais dans sa mémoire. 

 

Elle s’est mariée tard, n’a eu qu’un fils qu’elle adore mais voit trop peu et compense ses lacunes sentimentales et la perte d’un mari parti trop tôt en les reportant sur ces petits neveux et surtout sur ses petits-enfants. Cette femme a passé sa vie à distribuer de l’amour et aujourd’hui personne ne porte ses couffins trop largement chargés.

 

Mais je rêve et j’ose écrire mentalement une vie dont je ne connais rien à part l’image d’une femme d’un âge certain debout à mes côtés comme il m’arrive de le faire en observant une photo jetée sur la toile.

 

Le bus redémarre. Je maintiens mon équilibre en me tenant fermement à la barre en acier chromée dont je viens de prendre conscience que de main en main elle est devenue un refuge à bactéries et autres microscopiques bestioles qui se transmettent d’un à l’autre par son entremise. Ma constatation est affolante  et pourtant, traversé par les secousses transmises par l’état déplorable de la chaussée, la main dans le nid je ne lâche pas prise et la main de la dame à dix centimètres au-dessous de la mienne non plus. Et puis l’état de la route s’améliore nettement et par voie de conséquence notre parkinsonite provisoire aussi.              

 

Le jeune à la casquette à l’envers, entré en dernier, malgré son sac à dos, a réussi à dépasser la petite dame dans sa remontée du couloir central et à s’assoir sur le seul siège qui venait de se libérer. Pris dans mes songes et la  dame dans ses angoisses de sortie dans les temps, personne n’a réagi.

 

Le jeune à la casquette à l’envers, peut-être trop accaparé par la musique qui lui traverse les tympans via ses écouteurs, les yeux rivés sur ses Converses Chuck Taylor hors de prix pour des baskets, reste indifférent à la situation. Est-il impoli ou distrait ? Je m’interroge. Il soulève les yeux, nos regards se croisent.

- Dites-moi, jeune homme, vous pourriez céder votre place à la dame ?

Ce vouvoiement et cette politesse forcée m’arrache la bouche. Il retire ses écouteurs et me grimace une réponse en forme d’interrogation que je traduis par :

- Qu’es-t’as ?... J’ai rien compris à ce que tu me causes !..

Je réitère ma demande sur un ton plus sec et d’une voix plus portante conscient qu’il m’oblige à répéter ce qu’il avait parfaitement entendu.

-Tu peux laisser ta place à la dame ? (Avant que je m’énerve vraiment) 

 

La dame, gênée par mon intervention me fait comprendre d’un hochement de tête et d’une mimique que j’étais très gentil mais qu’il fallait laisser tomber.

- Vous savez à la mort de ma mère  j’ai élevé mes 7 frères et sœurs avant mon fils. Je connais les enfants. Ça n’en vaut pas la peine et puis je suis presque arrivée. 

 

Si sa petite révélation familiale venait confirmer mon portrait à deux balles, l’immobilité du jeune homme m’exaspérait. Et chez moi quand la tension monte le thermomètre explose bien avant la zone rouge. Aujourd’hui moins qu’hier mais quand même et surtout dans ce genre de circonstances. J’ai horreur de la violence, et je n’ai l’âme ni d’un héros ni d’un redresseur de torts, mais il y a des limites que ma morale a du mal à laisser franchir… Alors,   à moins qu’il soit atteint de surdité profonde, et ses écouteurs me prouvent le contraire ; ce jeune homme  de 17 ou 18 ans et d’une bonne tête de plus que moi va valser de son siège illico presto. Et oh ! Surprise, alors que je ne m’y attendais plus il lâche une réponse ponctuée d’un doigt d’honneur

- Non ! Va te fair’….

Il n’eut pas le temps de terminer son conseil en pratique masculine dont je ne suis pas adepte…

C’est drôle comme juste un monosyllabe, comme une note de trop sur une partition  peut mettre le feu aux poudres. La dame dans un plissement de paupières tenta en vain de minimiser l’incident et de me ramener à la raison que je n’avais d’ailleurs pas perdue. Mais je fus pris de court par plus rapide que moi. A mon insu  tout se précipita sans que je n’aie eu le temps de vraiment réagir.

 

Le quinqua aux tempes grisonnantes saisit le jeune homme par l’arrière du cou en pratiquant une pince sur les cervicales et l’éjecta de son siège. Avant de  rajouter sans le quitter des yeux :

- Prenez place madame. Le petit con a bougé son cul !

Le jeune homme vociférait tout en se frottant la nuque ! Et menaça son exécuteur de se plaindre à la police. Ce à quoi l’homme répondit :

- N’hésite pas à passer au commissariat je prendrais volontiers ta plainte, je suis à l’Evêché jusqu’à très tard ce soir.

A la station suivante, qui n’était certainement pas son point d’arrivée, le jeune homme à la casquette à l’envers descendit du bus et le commandant de police après s’être très discrètement et brièvement présenté rajouta :

- Y’a quand même des coups de pieds au cul qui se perdent

- Et certains remettent les neurones en ordre alphabétique

- Mais c’est strictement interdit !

- Strictement !

Moralité ; il ne faut pas toujours, mais je ne dirais pas jamais,  se fier aux apparences.

 

Mais où étais-je ? Dans un bus ou devant la réalité d’un carrefour dans l’espace-temps ? Un trou dans l’inter-temporel face à un homme DSC03389.JPGdes années 70 en habit d’époque, un gamin de l’année 2018, et cette petite dame qui aurait pu s’appeler Honorine et figurer dans un film de Marcel Pagnol entre César et Marius. Et moi sur mon poste d’observateur en hauteur comme un arbitre de tennis sur son fauteuil  à réaliser qu’ils vivent ensemble mais ne fonctionnent pas aux mêmes rythmes. Une vrai tour de Babel avant le déluge ou une transposition de « Star Wars » Puisqu’ils ne vivent pas vraiment  non plus sur la même planète, ne parlent pas tout à fait la même langue, et ne s’appliquent pas tout à fait les mêmes règles.

 

Mais revenons sur terre…

 

Au moment ou vous lirez ces lignes je remercierai peut-être la caissière de mon supermarché, je souhaiterai peut-être une bonne journée à ma boulangère, ou pire… je cèderai le passage en tenant la porte à une dame qu’elle soit âgée ou pas. Et l’on me dira peut-être, en vertu de l’égalité homme/femme, que ce geste d’un autre temps ne se fait plus !

 

Tant pis ! Moi aussi je suis d’une autre époque. D’une époque où la courtoisie sans arrière-pensées était de mise et faisait partie intégrante d’un minimum d’éducation où… naturellement et sans contraintes d’un minimum de savoir vivre.

C'est vrai y'a des jour y'a des coups de pieds au cul....

 

Ainsi va la vie…

 

 

(A suivre…)

Williams Franceschi

 

 

CONSEILS  de la SEMAINE

 

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1) Festival: 36e Festival du film Francophone  du 30 mai  au 3 Juin à la Ciotat

 

2) Musique: La nuit du blues en Français le 30 Mai Le new Morning Paris 

 

3) One woman show: Laura LAUNE Le diable est une gentille petite fille  à partir du 1er Juin à la Comédie de Paris 

 

4) Cinéma:  Monsieur-je sais-tout  Avec en bonus  Sophie Gourdin  

 

5) Roman : La peau d'Anna de Nathalie Gendreau 

 

6) Concert: Charlotte Valandrey Bateau-théatre Le Nez Rouge 1 juin à 21h

    

7) Livre jeunesse: Jean-Philippe Arrou-Vignod Un petit pois pour six, Une famille aux petits oignons          l'integrale1 et l'intégrale 2

 

8) Concert: Joan Baez à l'Olympia du 4 au 17 juin

 

9) Spectacle: "Le Fil Rouge" Souad Amidou accompagnée de Malek 29... 30... 31 Mai  Théâtre Le Magasin  Malakoff (94)

 

10) Concert: Augustine Hoffmann  le 9 Juin  Forum Léo Ferré (94)Ivry-sur-Seine 

 

 

 

 

   

 

 

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19/05/2018
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