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Ainsi va la vie... épisode n°156 .. "TENDRES BAISERS"

DSC_5703 - Copie.jpgUn vent glacial assisté de violents embruns cinglait le visage de Sam. Il remonta plus haut sous sa mâchoire le col roulé de son pull et la fermeture éclair de son blouson ne laissant que la peau de son visage souffrir des affres de ce souffle sibérien.

 

Le corps presque au chaud, la tête dans la bourrasque il ne subissait pas l’assaut des éléments. Il s’y confrontait. Mesurant sa capacité à supporter la rudesse d’un climat au devenir titanesque. Consciemment, en combattant volontaire, ne se confrontait-il pas à lui-même pour prendre la juste mesure de sa résistance. Que cherchait-il vraiment dans cet affrontement inutile et douloureux ? A oublier  de profondes  blessures morales en les substituant à des douleurs physiques ?

 

La morsure du froid aggravée par le vent plissait l’ourlet de ses lèvres et gerçait le grain de ses joues. Des filets d’air parvenaient à se frayer par intermittence de sinueux passages entre ses dents et ses gencives l’obligeant à serrer la bouche d’où s’extirpaient de minces filets de salives. Et ce froid, terrible froid, tendait dans son regard des vitraux de larmes qu’il essuya d’abord d’un revers de manche avant de laisser sa vision floue de l’horizon et de la cote modifier les pastels du paysage pour prendre l’aspect brut et sauvage d’une peinture au couteau.

 

Perdu sans l’être, dans cet univers bien réel par ses sensations mais artificiel par sa vision, il avait fini par se cloisonner dans une bulle de vide où les images et  les questions qu’il se posait précédemment avaient disparu. Disparu pour faire place à un épais silence. Silence vaguement troublé par le sifflement du vent, le roulement et l’éclatement des vagues sur les rochers  qui en jouant leurs partitions en hurlements wagnériens, malgré leurs fracas, lui parvenait loin et sourd.

 

Immobile, il ne pensait plus. Le temps s’était s’arrêté  le laissant  spectateur et figurant dans un rêve éveillé projeté en super production sur écran géant.

Rêve dont la sphère protectrice, apparemment indestructible, comme une coquille d’œuf,  se fissura de toutes parts sous le tir groupé des bips de  son portable, pour le ramener en quelques  millisecondes face au vent glacial de  la réalité.

 

Je regrette. Tu me manques. Tendres baisers.

 

L’apparition de ce message sans signature, s’il laissait voir le numéro de son expéditeur, n’avait alpagué  aucun nom dans la liste de ses  contacts. Et ce numéro émanant d’un portable ne lui rappelait rien. Tout simplement rien,  parce qu’il ne les connaissait pas tous par cœur.  

Soit il s’agissait d’une erreur. Soit il s’agissait d’une arnaque. Soit la personne à qui il pensait fortement avait changé de téléphone et de numéro. Mais en même temps que l’interrogation sur son expéditeur, qui ne pouvait être qu’une expéditrice, c’est aussi le contenu qui l’interpelait.

 

Il y avait bien sur plusieurs personnes à qui il pouvait manquer. Plusieurs qui auraient pu formuler des regrets mais peu qui auraient pu employer : Tendres baisers.

 

Parce que cette formule d’un autre temps faisait partie d’un vocabulaire qu’il n’utilisait que dans la plus intime intimité. Un vocabulaire peu courant dont l’usage obsolète personnalisait certaines  correspondances sans besoin de  signature.

« Tendres baisers ».

 

22405621_1919592971690952_3694731672923855193_n.jpgCe « tendres  baisers » lorsqu’il l’employait  en fin de lettres ou de messages faisait partie de ces codes  qu’on ne traduit pas mais qui glissent sur la peau et entrent dans le cœur avec  toute l’importance de leur sincérité. Son « Tendres baisers »  devait se lire comme un aveu tout en pudeur.    

 

Il se reposa les questions : Avait-il reçu ce message par erreur ? Ou l’expéditrice se servait-elle d’un nouveau téléphone ? Devait-il le vérifier avant de répondre par écrit fusse par sms ? L’envie de faire illico le parcours à l’envers le démangea et puis durant son questionnement il fut stoppé dans sa démarche par le froid dans sa nature la plus glaciale et la plus implacable.

 

Soudain le vent et les embruns n’étaient plus ces perles de mer arrachées à la crête des vagues et ce souffle ;  la force des poumons d’Eole. Ils étaient redevenus  tout simplement du vent et des embruns délestés  de toute  poésie et ramenés  à leurs réalités météorologiques  terriblement difficiles à supporter. Il sentit des frissons pénétrants lui traverser le corps. Aussi, avant de poursuivre valait-il  mieux qu’il se mette à l’abri.

 

Tendres baisers. En relisant cette formule Sam finit par la trouver peut-être un peu trop désuète. Comme si ces mots chargés de sentiment apparaissaient   après dépliage, appliqués  à la plume d’oie, et si  le dessin de leurs lettres à  l’encre bleue, séché d’un jet de poudre suivi d’un double souffle de la bouche de son auteur sur un papier beige moiré de marron proche d’un précieux  parchemin avaient remonté le temps.

 

A moins que cette formule ne soit tout  simplement qu’une expression du cœur ;    tendre, douce, élégante et plutôt féminine.

En phase avec sa manière de penser et de considérer les femmes mais en totale opposition avec l’image de lui-même qu’il projetait et que les autres lui renvoyaient.

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Un court instant cette notion de conscient et d’inconscient lui rappela une sublime prof de philo et le fait, qui n’en est pas un, qu’une image n’est qu’une image. Qu’elle n’a que la force ou la faiblesse qu’on veut bien lui vouer.

Elle n’est souvent qu’une armure protectrice où le gant de fer renferme une main de velours. Mais, même s’il venait de l’effleurer, en même temps que le visage souriant de cette femme de lettres lui avait illuminé l’esprit, ce n’était pas le sujet du jour et encore moins la vraie question plus simple et plus primaire qu’il se posait : Qui lui avait envoyé ce message et son « Tendres baisers » ?

 

Il aurait bien tenté une recherche par le numéro. Mais la pratique et l’usage de ces applications, en apparences si simples, tenaient pour Sam d’essayer de traduire de l’hébreu en latin archaïque.

La seule solution à sa portée restait l’appel direct du numéro affiché qu’il composa dans la foulée sans se préoccuper de préparer, au moins pour son rôle, le dialogue qu’il allait donc devoir totalement improviser.

L’interlocuteur, qu’il espérait être une interlocutrice, décrocha à la troisième sonnerie.

 

– Allo !

– Allo, bonjour. Je m’appelle Sam vous m’avez laissé un message aujourd’hui  et comme votre nom n’apparait pas sur l’écran de mon téléphone…

Sur les points de suspension qui n’étaient que des points d’interrogation tronqués de leurs crochets, une très jeune voix masculine en pleine mue répondit.

– Ouuuiiii… Bonjour monsieur… Sam ?

– Oui Sam.

– Sam comment ?

– Sam tout court.

– Quittez pas !

Derrière une main qui masquait mal le micro un hurlement déchira le velouté silence :

Mamaaaan !!... Y’a un Sam Toucourt pour toi au téléphone.

– Elle arrive. Elle est dans la douche.

– Pas d’prob…

Avant qu’il n’ait pu terminer, à cause d’un fourmillement de bruits divers et du son d’une radio, Sam imagina que l’ado avait posé son portable sur une table ou le dessus d’un meuble  dans l’attente que sa mère arrive et s’en saisisse. Cette attente lui permis, durant quelques minutes, de profiter des infos de RTL qui lui indiquèrent une météo dans sa région loin d’être exacte jusqu’à ce que,  alors que Sam se demandait si la maman était dans la douche ? Ou sous la douche ? Question fondamentale en de telles circonstances, une voix suave écourta enfin l’attente.

– Bonjour Sam.  C’est Maryse. Vous ne me connaissais pas. Je suis désolé de vous avoir fait attendre si longtemps j’étais sous la douche.

– Ha !

– Le SMS que vous avez reçu vient de Garance.

– Ha !

– Ca fait des semaines qu’elle a envie de vous appeler … de reprendre contact. Mais elle n’osait pas. Elle ne savait pas si, enfin comment vous alliez réagir. Vous comprenez que c’est jamais facile.

–….

– Et hier je l’ai décidée à vous écrire.

– Hier ?

– Oui hier.

–  Je n’ai reçu son message qu’aujourd’hui.

– Ca, c’est les mystères des communications modernes.

– Mais pourquoi avec votre téléphone ?

– Garance a perdu ou on lui a volé le sien; elle sait plus.

– Au fond c’est pas plus mal.  Le hasard fait peut-être bien les choses. Je veux dire  que vous ayez reçu son message aujourd’hui. Parce que depuis ce matin elle a un nouveau portable avec un nouveau numéro. Je vous le communique si vous voulez ?

 

Sam nota le numéro  dans son vieux carnet d’adresse, avec le petit crayon fiché dans la reliure cuir. Vieux carnet   qui contenait encore des numéros d’un autre siècle en huit chiffres et sans indicatif. Et à la lettre G le nouveau de Garance, après un coup de gomme, remplaça l’ancien.

 

Cet appel réglait en quelques secondes le mystère de l’origine du message et répondait à plusieurs questions. La dévouée Maryse était bien sous la douche et pas dans la douche. La maison ou l’appartement ne devait pas être bien grand pour que du salon, de la salle à manger ou de la cuisine on puisse être entendu sur un simple appel sans vraiment monter la voix, à part sur le premier mot, jusque dans la salle de bain avec en plus le bruit assourdissant  d’une douche qui coule. Le message envoyé ne l’avait été qu’a cause ou Grace à l’insistance de l’amie fidèle. Et Garance craignait ses réactions ce qui l’attrista.

 

Sam,  bien au chaud dans sa voiture, les mains sur son volant resta un long moment dubitatif constatant à travers son parebrise que les prévisions météo de RTL s’avéraient justes avec simplement un léger décalage. Le vent et la grisaille ayant désormais  fait place à un ciel dégagé et lumineux sans plus aucun souffle d’air.

 

Garance ?!… Après des mois de silence elle réapparaissait. La belle Garance. Elle réapparaissait comme si elle avait pu deviner que les portes du cœur de Sam, restées si longtemps ouvertes, allaient définitivement se refermer.

Le hasard n’avait rien à voir là-dedans. L’amour dégage des ondes qu’on perçoit ou pas. Et les femmes ont un sens inné et unique pour sentir et pressentir le pire. Mieux que le meilleur.  Et Elle, elle l’avait ressenti sur le fil du rasoir. Juste sur le point de non-retour. Ce point d’ailleurs n’avait-il pas été franchi ?

 

Sam vivait depuis peu une histoire compliquée. Belle mais compliquée. Une histoire passionnelle et fusionnelle née d’un coup de foudre réciproque et simultané. Un coup de foudre jalonnait d’une foule de questionnements et de remises en cause mais qui n’enlevait rien à la force d’un amour rare et pur qu’il n’aurait certainement jamais pu connaitre avec Garance. Tout au moins aujourd’hui il en doutait même si hier il y croyait.

 

PICT0016 - Copie - Copie.JPGCar c’est la réciprocité qui tient de l’irréel.  Et lorsque cette réciprocité n’apparait pas au début, juste dans   les premières secondes, elle ne se révèle que très rarement au fil du temps.

 

On veut y croire… Mais c’est souvent peine perdue. Alors que, ce que Sam vivait, était peut-être compliqué à gérer mais tellement magique.

 

Que lui répondre ? La vérité ? Que la  vie est trop souvent clairsemée de rendez-vous manqués …

 

Il sortit de sa voiture. Posa ses fesses contre le capot avant. Redescendit la fermeture éclair de son blouson de quelques centimètres puis  déroula le col de son pull, avant, les bras croisés, de redécouvrir l’horizon et cette  cote découpée face à l’immensité de cette  mer affleurant un ciel sans le moindre nuage.

 

Le froid encore vif  ne masquait plus son regard  de vitraux de larmes. La carte postale lui apparaissait claire et détaillée à l’ extrême. Le vent froid ne cinglait plus son visage mais la lumière pétillante du soleil, maintenant à son zénith, lui caressait la peau derrière de légers picotements et illuminait le vert de ses yeux d’une vertigineuse envie de partager et de vivre le bonheur de chaque instant comme de fabuleux « Tendres baisers ».

 

Oubliant provisoirement cette histoire et par plaisir autant que  par habitude, Sam continuera à terminer ses lettres ou ses messages  par ce désuet et si personnel  « Tendres baisers » synonyme en pétales de roses d’un pudique et pourtant si sensuel : « Je t’aime »   

 

Ainsi Va la Vie….. 

 

 

Williams Franceschi                                                                                                             Photos: Sophie Vernet   

 

 

Conseils de la semaine

 

Exposition  photos de Sophie Vernet à Marseille

 

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Premier Album de Franck BERSOT

 

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Et les livres….

 

 

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24/05/2019
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