Ainsi Va la Vie... épisode n°133 Les AMANTS - Articles & Chroniques

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Ainsi Va la Vie... épisode n°133 Les AMANTS

42497112_1024284814429135_7422681666289664000_n.jpg-T’as vu comment elle te regarde?

- ………..

- T’as vu comment… Hé !... Tu m’écoutes?

- Hein !?... Qu’est-ce que tu dis ?

- Au cas où monsieur accepterait de sortir de sa bulle et de remettre son sonotone.  Je te signale qu’on n’est pas seul… Je vais pas hurler…Mais je répète : deux points ouvrez les guillemets : « T’as vu comment elle te regarde ? ».

- Qui ?

- La brune avec la robe rouge.

- Non !

- Non ? Si ses yeux étaient des lance-flammes tu serais brulé au troisième degré. Cramé sur pied! Faudrait deux canadairs avec du retardant pour te sauver du bucher.  

- Rien senti…

- Et tu fixes qui du coin de l’œil depuis tout à l’heure pour ne pas l’avoir remarquée?

- La blondinette juste à côté.

- Tu devrais retirer tes lunettes de soleil, y fait nuit.

- Je sais, mais pas complètement. Et puis c’est plus discret.

- Puuffff !!!

-CigaleTaille.jpgT’entends les cigales ?

- Oui…. J’entends.

- Ben tu vas voir comme ton oui est important.

- A bon !?

- Oui. Le fait que tu entendes les cigales donne une indication de lieu ; nous sommes dans le sud ! Une indication de saison ; c’est obligatoirement l’été. Une indication de temps ; il fait beau. Les cigales ne chantent qu’au-dessus de 22°C. Une indication d’heure il fait encore jour puisque la majorité des  cigales arrête de chanter dès la nuit tombée sauf la grise qui vocalise jusqu’à 23h.

- Et alors ?

- Alors ?... Je ne suis pas obligé de retirer mes lunettes puisqu’il fait encore jour. Et, et c'est là que ça devient intéressant; si je devais écrire l’instant que nous vivons avec ton : « Oui j’entends les cigales » ça m’éviterais une longue introduction explicative et souvent rébarbative sur la région, le moment de la journée, la météo du jour…etc.

- Tu n’aurais plus qu’à préciser que nous sommes deux copains invités à un barbecue à trois mètres de deux superbes créatures, surtout une, que l’écrivain du jour ne voit pas.

- Et comme dans le dialogue c’est toi qui le préciserais, comme tu viens de le faire, ça me ferait encore gagner deux lignes sur la présentation sommaire des personnages et des raisons de leurs présences en ces lieux.

 - Tu sais quoi?... Toute ma vie je me suis demandé à quoi pouvaient bien servir  les cigales…Mais dieu soit loué ! Enfin enfin j’ai la réponse. Les cigales servent à éviter à un gros paresseux de plancher sur de longues explications en introduction d’un texte qu’il n’écrira certainement jamais. Je repartirai moins idiot. Ha ! Les mystères de la nature.

 

Une rafale de vent impromptue activa les braises du barbecue et détourna sa fumée  vers les convives. Chacun à sa manière essaya d’esquiver le nuage ou de le  repousser en papillonnant des mains en éventail de fortune tandis que  les plus surpris, déjà atteints par la toxicité légère mais gênante,  se masquaient  les yeux ou  les frottaient.

Sam ne bougeait plus. Il avait simplement fait  volte-face pour se positionner dos à la fumée  dans une chorégraphie synchronisée avec son copain Lou.

 

- Les éléments sont avec toi Sherlock Holmes . Le brouillard se lève. Les rues de Barbecue-street s’assombrissent. Alors déjà que tu captes rien quand il fait clair avec ce fog pour la robe rouge c’est foutu.

- Elle est trop belle ta brune.

- Trop belle ? Ça t’a jamais gêné.

- …. Mais vas-y-toi !

- Mais c’est pas moi qu’elle regardait.

- C’est pas grave … Elle te regardera si tu l’aides à te voir. Tu veux que je te présente ?

- Pourquoi ?... Tu l’as connais ?

- Non. Mais c’est pas important.

 

Sam plaqua fermement sa main sur l’épaule de Lou pour l’entrainer mais.

- Arrête ! Arrête !

- T’as la trouille ?

- Non mais…

- T’as la trouille !

- Et toi t’as jamais la trouille dans ce genre de situation ?

- Pas vraiment. Plus les femmes sont belles plus elles sont seules. Souvent parce qu’elles se savent belles et qu’elles n’idéalisent qu’une relation avec un mec à leur image. Image physique j’entends. Tout n’est qu’un rapport esthétique.

- Où veux-tu en venir ?

- T’es pas mal ! Et si je te cite leurs critères de base, toujours les mêmes, tu rentres dedans bien mieux que moi.

- Tu crois ?

- Il faut que le type soit grand, mince, brun plus souvent que blond et s’il a les yeux clairs… cerise sur le gâteau. Donc toi à part les yeux… t’es dans les clous. Moi c’est exactement le contraire.

- Et pourtant !

- Ca c’est le grand mystère… j’ai pas encore trouvé la réponse et je ne me pose plus la question.

- Pourquoi t’as dit : « Surtout au début? »

- Parce que des mecs canons et libres ça court pas les rues. Donc les périodes de célibat entre deux très beaux sont longues très longues. Et elles collectionnent les ex. De superbes ex mais des ex quand même.

- Ça vaut dans les deux sens ta théorie !

- Pas vraiment !

- Comment ça ?

- C’est plus compliqué…

 

La fumée se dissipa  et le mouvement naturel des invités repris son cours normal.

- Bon je te laisse. Je vais me resservir un verre et prendre un truc à manger j’ai faim.

Lou quitta Sam pour se diriger vers le buffet et Sam le suivit discrètement mais de près. Lou tout en remplissant son assiette cherchait la robe rouge.

- Elle est juste à un mètre derrière moi !

- Ah ! T’es là toi ? Et en plus tu lis dans mes pensées ?

- Je lis pas. Mais Ton mouvement de tête comme un gyrophare est plus que révélateur. On dirait un gamin qui a perdu sa mère dans la foule d’un supermarché.

 

Sam dépassa Lou qui hésitait devant de la  charcuterie cédant ainsi sa place à la robe rouge.

- T’as pris de la salade de pomme de terre ? Je connais c’est un délice.

Lou acquiesça et Sam surenchérit en se penchant sur les plats pour s’adresser à la robe rouge.

- N’hésitez pas Mad’moiselle. Je la conseille à tout le monde.

- Merci... Si vous le dites je vais gouter.

- Elle est très belle votre robe.

- Merci !

- C’est surtout mon copain qui m’en parlait tout à l’heure. Il adore le rouge… et votre robe en particulier.

Lou fit d’abord les gros yeux en direction de Sam avant de confirmer physiquement cette préférence écarlate qui lui couvrait tout à coup le haut du visage.

- Je vous le présente : Lou !

Lou se retourna en direction de la femme en rouge en lui tendant la main.

- Elisabeth.

- Enchanté!  Lou ...Lui c’est Sam.

Mais Sam avait disparu.

 

Lou rejoint leur table où Sam était déjà assis, suivi d’Elisabeth et sa copine la blondinette comme l’avait surnommé Sam.   La longue file le long du buffet s’effilochait lentement. Une majorité d'invités avait rejoint leur place.

 

- C’est toujours très agréable ce genre de soirée. Lâcha Elisabeth.

- Sauf que, malgré les présentations entre quelques-uns en arrivant par la maitresse de maison personne ne connait personne, ou très peu. Et  quand on connait, ou on reconnait une connaissance ou un ami on n’ose pas s’incruster dans son groupe déjà formé et inconsciemment fermé.

- C’est vrai. Mais où est la solution ? Interrogea Lou.

- Il suffit de porter une robe rouge et d’accepter de gouter une salade de pommes de terre …. Conclut Sam.

Elisabeth retint son rire avant de se lancer.

- Et vous faites quoi dans la vie,  Sam ?

Lou voyant qu’il avait la bouche pleine devança sa réponse.

- Il est docteur.

Sam s’étouffa.

- Médecin ? interrogea Elisabeth.

- Non ! Docteur es cigale. Un expert reconnu dans le monde entier et en surtout dans le sud de son quartier précisa Lou ! Il sait tout. La saison, l’heure, le jour, le mois, le climat. Tout sur et avec les cigales. C’est son Marc de café, son jeu de tarot, sa boule cristal.

- Ne l’écoutez pas il dit n’importe quoi.

- Lui ne l’écoutez pas sa modestie le tuera.

- Ok pour la cigale. Et vous ? vous êtes spécialiste en quoi ?

- En fourmis ! Evidement !

Les rires fusèrent.

 - Et vous ? dit-il en s’adressant à la blondinette qui riait, souriait, mais restait muette.

- Moi ? Je n’ai aucune passion de cet ordre. Elle répondait en  souriant mais le fond de son visage restait fermé.

- On va jouer à « qui est qui » ça vous dit ? Chacun doit essayer de deviner la situation, le métier et les passions de l’autre on commence par toi Lucie.

La blondinette le fixa, étonné qu’il emploi son prénom.

- Par qui veux-tu commencer ?

- Je sais pas. Par Lou. Elisabeth je sais déjà. Lou je le vois bien dans le commerce. L’automobile par exemple. Passion ? En dehors des fourmis ? La randonnée. Je dis un peu au hasard. Situation célibataire.

- Et vous Elisabeth vous en dites quoi. Je crois que j’aurais dit la même chose.

- Et moi alors? Et moi et moi et moi…

- C’est très compliqué. Les deux filles s’unirent pour jouer ensemble.

- Prof !

- De quoi ?

- D’histoire

- De français… de philo… surenchérit Lucie.

- Situation ?

- Marié !

- Non ! Divorcé reprit Elisabeth.

- Alors ?

- Attendez.  À notre tour maintenant. On va nous aussi jouer un duo pour terminer ce tournoi en double. D’abord Elisabeth. Vas-y Lou.

- Institutrice, divorcée, le cinéma…

- Pas loin !

- Infirmière, divorcé, le cinéma

Presque !

- Alors?

- Vous n’étiez pas loin je suis agent hospitalier, séparée, le théâtre mais le cinéma aussi.

- Passons à Lucie. Honneur à Lou.

- Vendeuse, marié, le cinéma

- Pas loin. Qu’est-ce qu’il en dit Sam ?

 

Sam garda le silence, balaya d’un regard intense le visage de Lucie en conservant un sourire léger presque imperceptible à la commissure de ses lèvres.

- Elle a exercé plein de métiers notre Lucie mais je la vois plutôt dans la restauration, seule mais pas obligatoirement divorcée. Passions ?... Nombreuses et certaines non-assouvies. La lecture, le jardinage, la danse, le cinéma, la musique, la cuisine…

- Eh ! On n’avait droit qu’à trois réponses.

- Mais il a raison coupa Lucie c’est aussi large qu’il l’a exprimé. Et c’est exactement ça. Bravo Sam.

 

Dans un court silence, comme à l’abri discret  des deux autres, ils échangèrent  les mêmes regards et les mêmes sourires contenus complices et imperceptibles.

 

- Et vous deux alors ?

- On est dans la pub ! Lui c’est un créatif et par la force des choses un commercial… aussi.

- Et lui ! précisa Sam. C’est le meilleur commercial du monde. Il vendrait des chaussures à un cul de jatte.

- J’étais pas loin dit en souriant d’un air victorieux Elisabeth. Et qu’est-ce que j’ai gagné ?

- Une danse lança Lou en se levant de sa chaise et en lui saisissant la main pour l’entrainer vers la piste improvisée où quelques téméraires se déhanchaient déjà sur un YMCA indémodable.

 

Lucie et Sam restèrent seuls cote à cote silencieux. Sam quitta la table sur un :

- Ne vous envolez pas je reviens tout de suite.

 Et il revint sourire aux lèvres les mains chargées de deux coupes de champagne.

- Ça change de la sangria affirme-t-il en grimaçant et c’est une boisson bien plus propice.

- Propice à quoi ?

- A nous.

 

Si la musique remontait jusqu’à eux, elle ne couvrait pas leur voix. Et la lumière des bougies, reparties sur toutes les tables dans cette nuit noire au minuscule croissant de  lune mais étoilée où les cigales avaient cessé de chanter, feutraient leurs visages d’ocre et de jaune modulant son intensité au rythme des danses voluptueuses des flammes bousculées par de légers courants d’air.

 

- Comment avez-vous deviné ? Tout à l’heure.

- Vos mains. Ça parle les mains. Elles sont très apprêtées pour la circonstance mais elles gardent les marques pesantes du travail comme des cicatrices discrètes mais indélébiles. Vous avez pris deux assiettes pour ne pas mélanger  les mets et les saveurs. Et votre façon de porter deux assiettes en calant la seconde sur l’avant-bras et le verre et les couverts  dans l’autre main. Porter le plus de choses possible en un seul voyage pour économiser les pas. Ces pas qu’on ne compte plus mais qui pèsent des tonnes sur les jambes en fin de service et surtout en rentrant quand on retire ses chaussures et qu’on s’affale sur le canapé en lâchant un ouf de soulagement.

- Vous avez travaillé dans la restauration ?

- Entre autre. Très peu remarquez. Mais j’ai bonne mémoire des instants difficiles et des souffrances disproportionnées aux salaires.

- Et pour ma situation ?

- J’en sais rien. Vous portez dans le regard la tristesse et l’espoir des gens qui ont subi et espère. Il en faut de la force pour lutter seul.

- Waouh!.. Et mes gouts ?

- Les gens qui bossent dur ont des gouts simples. C’est un peu facile mais on n’a pas besoin de se dépenser le weekend  alors que les muscles appellent au repos. Simple déduction.

- Et pour mon prénom ?

- Je l’ai demandé à Alice. J’imaginais que si elle vous avait invitée elle devait le connaitre.

- Mais quand ?

- Cinq minutes après votre arrivée.

- Donc bien avant que…

- Oui bien avant qu’Elisabeth ne me repère et vous dise : regarde là-bas à côté du grand brun en bleu,  avec le sweat  blanc, il est pas mal non, celui-là t’as vu ?

Lucie éclata de rire.

DSC03621 - Copie.JPG- Vous lisez sur les lèvres où… parce que C’est exactement ce qu’elle m’a dit.

- Non, j’ai interrogé une cigale. Lou vous  l’a expliqué ; elles me racontent tout, les cigales!

Lucie pouffa, leva les yeux au ciel et conclut: 

- C’est incroyable !

Sur la piste Elisabeth et Lou, Langoureusement enlacés sur « The Great  pretender » semblaient avoir oublier leur table.

Sam le fit remarquer à Lucie. 

- Y a des soirs comme ça où rien ne vaut les platters.

- C’est pas lui qu’elle espérait Babeth.

- Et vous non plus…

- Moi je n’espérais rien

- Vous êtes sure ?

Elle baissa les yeux, observa, le regard vide, les bulles qui remontaient dans son verre puis se saisit de sa flute.

- Vous lisez quoi en ce moment Lucie ?

- « Pas d’Amour sans Amour » d’Evelyne Dress. Vous connaissez?

- Oui! C'est excellent.

- Je trouve aussi.

- Et?

- Je n’en suis qu’au début mais j’ai hâte de découvrir la suite.

- Pas d’amour sans amour c’est un peu votre histoire ?

Elle le fixa interrogative avant de répondre du bout des lèvres.

- Un peu…

Son regard pensif glissa vers les bulles de champagne, puis en coin, chercha  les yeux de Sam en s'appuyant sur un doux et léger sourire. 

 

(A suivre….)

 

 

 

Ainsi Va la vie

Williams Franceschi                                                                                       Photo coucher de soleil:

                                                                                                                                             Marie Colombie

 

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10/11/2018
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